
"Sur les traces de l'esclavage, libre de couleur"
Collège de la Haute Azergues, Lamure sur Azergues
"Debout! Sortir de l'ombre et s'engager contre l'esclavage"
Après avoir étudié l’esclavage en cours d’histoire et de français, et après avoir lu différents ouvrages sur la thématique, les 28 élèves de 4 eme du collège de la Haute Azergues de Lamure sur Azergues ont écrit des lettres donnant la parole aux différents protagonistes de la traite négrière, ainsi qu’à des objets liés à la traite.
A partir de ces lettres, les élèves ont composé un spectacle intitulé : « Debout ! Sortir de l’ombre et s’engager contre l’esclavage ».
Ce spectacle en 4 actes - l’Afrique, la traversée, la vente, la vie dans la plantation - est ponctué de moments de danse et parfois enrichi d’ombres chinoises réalisées en cours d’art plastique pour représenter les émotions des esclaves.
Ce soir, les élèves du collège de Lamure sur Azergues présentent le 1er acte de leur spectacle ainsi que la danse finale.
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Narrateur : Nous allons vous raconter ce soir une histoire qui nous concerne tous. L’histoire de millions d’êtres humains qui, pendant 4 siècles, furent déportés d’Afrique vers l’Amérique ainsi que vers les îles de l’Océan Indien. Nous allons vous raconter leur histoire et celle de leurs descendants. Vous raconter ce commerce d’êtres humains qui a contribué à l’essor économique des pays européens qui s’y livraient. Vous raconter aussi et surtout toutes ces voix qui se sont opposées, qui se sont révoltées.
Entrée sur scène du groupe en fredonnant
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« Edit du roi touchant la police des îles de l’Amérique Française Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre : à tous, présents et à venir, salut. Comme nous devons également nos soins à tous les peuples que la divine providence a mis sous notre obéissance, nous avons bien voulu faire examiner en notre présence les mémoires qui nous ont été envoyés par nos officiers de nos îles de l'Amérique, par lesquels ayant été informés du besoin qu'ils ont de notre autorité et de notre justice pour y maintenir la discipline de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui concerne l'état et la qualité des esclaves dans nos dites îles, et désirant y pourvoir et leur faire connaître qu'encore qu'ils habitent des climats infiniment éloignés de notre séjour ordinaire, nous leur sommes toujours présent, non seulement par l'étendue de notre puissance, mais encore par la promptitude de notre application à les secourir dans leurs nécessités. A ces causes, de l'avis de notre Conseil, et de notre certaine science, pleine puissance et autorité royale, nous avons dit, statué et ordonné, disons, statuons et ordonnons, voulons et nous plaît ce qui ensuit.
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Art. 2. Tous les esclaves, qui seront dans nos îles, seront baptisés et instruits dans la religion ; enjoignons aux habitants qui achètent des nègres nouvellement arrivés, d’en avertir dans huitaine au plus tard, les gouverneurs et intendants des dites îles, à peine d’amende arbitraire, lesquels donneront les ordres nécessaires pour les faire inscrire, et baptiser dans le temps convenable.
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Art. 12. Les enfants, qui naîtront des mariages entre les esclaves, seront esclaves, et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents.
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Art. 38. L’esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l’aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées, et sera marqué d’une fleur de lys sur une épaule ; s’il récidive, un autre mois, à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé, et il sera marqué d’une fleur de lys, sur l’autre épaule ; et la troisième fois, il sera puni de mort
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Art. 42. Pourront seulement les maîtres, lorsqu’ils croiront que leurs esclaves l’auront mérité, les faire enchaîner, et leurs faire battre de verges ou cordes ; leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves, et d’être procédé contre les maîtres, extraordinairement. Tel est notre bon plaisir ; et afin que ce soit chose ferme et stable à toujours, nous y avons fait mettre notre scel.
Donné à Versailles au mois de mars 1685, et de notre règne le quarante deuxième.
Louis »
Première partie : l’Afrique
Narrateur :
Imaginez-vous sur l’île de Gorée, ou à Ouidah sur la côte Ouest de l’Afrique. C’est là, dans un des innombrables forts construit par les Européens que débute la tragédie.
• Lecture de la lettre d’une personne capturée en Afrique accompagnée du violon par
Mérédith
« Décembre 1782, Gorée, Sénégal,
Kinta,
J’espère que vous êtes tous au village en sécurité.
Je n’aurais jamais dû partir chasser seul dans la forêt sans vous écouter. Vous m’aviez bien prévenu que depuis quelques temps des hommes d’autres tribus rôdaient.
Je rentrais quand je les ai vus. Avant même de pouvoir m’échapper, ils m’ont encerclé et ligoté. J’ai alors senti une rage, qui n’a cessé de grandir depuis ce jour. Ils m’ont emmené et accroché à d’autres hommes, femmes et enfants des villages voisins. Nous étions liés les uns aux autres par des fourches en bois qui nous serraient le cou. Nous avons marché pendant des jours sous un soleil brûlant. Au début du voyage, nous étions vingt, à la fin dix-sept. Deux sont morts d’épuisement et un s’est suicidé sous nos yeux.
Voilà quinze jours que je suis arrivé au bord d’une immense étendue d’eau, je n’avais jamais vu un fleuve aussi large. Ils m’ont enfermé dans une cage en bois avec des dizaines d’autres hommes que je ne connais pas. Je ne connais personne, personne ne parle la même langue que moi, je me sens seul, j’ai peur.
J’ai bien pensé à m’échapper, mais où aller ? Nous avons passé tellement de temps à marcher qu’il me serait impossible de retrouver le chemin.
Nous dormons au sol, les uns contre les autres. Tous les matins, on nous donne à manger, mais pas assez, nous avons faim. Hier, un homme a essayé de s’évader lorsque nos gardiens ont ouvert la porte. Ils l’ont rattrapé, l’ont fouetté au sang pour nous dissuader de nous enfuir. Des enfants pleuraient en voyant cette scène, c’était atroce.
Ce matin, j’ai vu un énorme bateau arriver ; des hommes blancs en sont descendus. Ils ont parlé avec nos geôliers et nous ont fait sortir de nos cages un par un. Un blanc a inspecté nos dents, notre poitrine et nos jambes. Il nous palpait comme si nous étions des animaux. Il m’a touché partout, sans respect. J’avais l’impression d’être une vulgaire marchandise. Je n’ai rien compris à ce qu’ils racontaient, mais ils semblaient plutôt satisfaits. J’ai peur de ce qu’il va se passer. Kounta »
• Lecture de la lettre d’un capitaine qui parle de sa transaction
Capitaine derrière un pupitre avec une plume, lit en écrivant. Lampe sur le pupitre.
« Décembre 1782, sur les côtes africaines,
Cher Monsieur Clertant,
Nous avons bien navigué depuis Nantes et notre mission en Afrique se termine. Je tiens à vous rassurer, les transactions se sont bien passées. A Gorée, j’ai dû négocier pour compléter ma cargaison de bois d’ébène. J’ai acheté trente-neuf nègres en bon état, dix-sept négresses et vingt-deux nègres. Mais pour les obtenir, j’ai été obligé d’acheter une dizaine de nègres peu robustes. J’espère qu’ils supporteront la traversée !
Respectueusement,
Capitaine Edmond Ledoux »
« Un commerce d’hommes ! Grand Dieu ! Et la nature ne frémit pas ?
S’ils sont des animaux, ne le sommes-nous pas comme eux ? »
Olympes de Gouges 1788
Esther : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Lecture de la lettre d’un Africain qui parle de sa transaction avec les Européens musique percu
« Décembre 1782, Gorée, Sénégal,
Les blancs sont venus il y a une semaine pour m’acheter des esclaves. J’ai pu les négocier à un bon prix contre de belles indiennes avec lesquelles nous pourrons confectionner de nouveaux pagnes. J’ai obtenu aussi des fusils et des munitions qui nous seront bien utiles lorsque nous repartirons en expédition capturer d’autres Mandingues. En effet, les tribus de l’intérieur sont de plus en plus méfiantes et il est de plus en plus ardu de les attraper. Certains ont déplacé leur village pour le rendre plus difficile à attaquer, d’autres installent des guetteurs. Ce commerce est de plus en plus compliqué, heureusement qu’il nous permet de nous enrichir ! »
Lecture d’un témoignage d’une indienne (tissu)
« Je suis née en Inde, plus précisément au Bengale. J’ai été tissée par des mains délicates. Des européens sont venus m’acheter et m’ont emmenée très loin de chez moi, jusqu’à Nantes. Je pensais habiller de belles européennes, mais mon destin a été différent. J’ai servi de monnaie d’échange à un horrible commerce.
A Nantes, j’ai été chargée sur un bateau appelé Espérance. J’ai passé un mois dans ce navire. J’entendais souvent le bruit des vagues contre la coque. A côté de moi dans les cales, il y avait également des tonneaux d’alcool, des armes, des chaînes, des fouets, des bijoux. Je ne comprenais pas l’utilité d’une telle cargaison, jusqu’au jour où nous mouillâmes sur les côtes africaines.
C’était le 7 décembre 1782. Les matelots déchargèrent le navire de toutes ses marchandises. J’étais dans une caisse au côté d’autres étoffes, je fus transportée aux pieds d’un chef africain avec lequel le capitaine du navire entama les négociations. Le capitaine s’appelait Ledoux, mais il ne devait pas l’être tant que ça, étant donné le ton qu’il employait pour faire avancer les esclaves devant lui.
Je fus échangée contre deux négrillons. Mon voyage s’arrêta là. Je suis devenue la propriété de ce chef africain. Depuis, je vois régulièrement de nouveaux navires arriver des ports européens, décharger leurs marchandises pour les échanger contre de nouveaux esclaves. Quand cela s’arrêtera-t-il ? »
« Réduire un homme à l’esclavage, l’acheter, le vendre, le retenir dans la servitude, ce sont de véritables crimes, et des crimes pires que le vol. En effet, on dépouille l’esclave, non seulement de toute propriété mobilière ou foncière, mais de la faculté d’en acquérir, mais de la propriété de son temps, de ses forces, de tout ce que la nature lui a donné pour conserver sa vie ou satisfaire à ses besoins. A ce tort on joint celui d’enlever à l’esclave le droit de disposer de sa personne. »
Condorcet 1781
Paul : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Deuxième partie : la traversée
Narrateur : Du XVIème au XIXème siècle, environ 25 000 convois traversent l’Atlantique et plus de 10 000 sillonnent l’océan Indien. Les navires s’appellent La Marie-Séraphique, l’Henrietta-Marie, l’Adélaïde… derrière ces doux prénoms de femmes se cachent des prisons flottantes.
• Lecture de la lettre d’un capitaine de navire
Capitaine derrière un pupitre avec une plume, lit en écrivant. Lampe sur le pupitre.
« Cher Monsieur Clertant,
Nous avons enfin quitté les côtes africaines. Notre départ fut mouvementé. En effet, lorsque nous sommes allés chercher nos bois d’ébènes, munis de fouets, de chaînes, d’armes et d’anneaux, nous avons été confrontés à une rébellion d’esclaves. Alors que trois matelots avaient détaché des esclaves pour les faire monter à bord, un homme jeune, très jeune même, a hurlé dans une langue mandingue un charabia qui a agité soudainement les nègres. Le chirurgien du navire qui m’accompagnait a été assommé par un captif. Cet acte a été le déclenchement d’une scène extrêmement violente. Les hommes, les femmes et même les enfants se sont battus avec fureur et rage pour leur liberté. Certains ont profité de la situation pour fuir derrière les broussailles. Pour mater cette révolte, nous avons été obligés d’utiliser nos armes et donc de perdre un peu de notre marchandise.
Depuis, je suis sur le qui-vive. En effet, cette cargaison est assez agitée. Deux fois par semaine, nous faisons monter les nègres sur le pont pour leur faire faire de l’exercice, mais hier cinq nègres en ont profité pour essayer de sauter par-dessus bord. Avec mon second, nous avons réussi à en récupérer trois avant qu’il ne soit trop tard, mais nous en avons quand même perdu deux ! C’est dur ! A chaque fois qu’un nègre meurt, c’est de l’argent en moins ! J’espère ne plus avoir de perte d’ici à notre arrivée à Saint Domingue.
Respectueusement,
Capitaine Edmond Ledoux »
« Ce jourd’hui dix-sept décembre 1787 étant en rade de l’île à Perroquet rivière de Gabon en Afrique et y faisant la traite des noirs […] pendant l’heure du déjeuner les captifs ont forcé les écoutilles devant s’étant déferrés tous dans la nuit qui a été affreuse par la pluie et le vent et pendant que l’on s’employait à sauver le navire, ils ont prémédité leurs coups, ont forcé la porte de la rambarde etsont entrés derrière armés de paquets qu’ils ont lancés sur l’équipage qui se reployait […] Sur le champ nous avons armé l’équipage de sabres, fusils et pistolets et sommes montés sur le pont […] Pour faire finir cette sédition nous avons tiré un des canons de notre rambarde »
Capitaine du navire La Flore d’Honfleur, le 21 juin 1788
Lecture de la lettre d’un esclave
« Kinta,
Je t’écris avec beaucoup de tristesse pour te raconter ce que je vis depuis que les Adrar m’ont capturé et vendu aux blancs. J’ai été marqué au fer rouge : les blancs ont mis un morceau de fer dans le charbon brûlant et ils l’ont collé sur ma peau. La douleur était insupportable. Ensuite, ils m’ont rasé la tête de force, sans aucune explication. Après cela, ils m’ont enfermé dans un bateau. Où va-t-il me conduire ?
Je suis terrorisé. Le roulis du navire me rend malade, je vomis sans cesse. Tout est sale autour de nous. Les marins nous nettoient à coups de seaux d’eau glacée, mais c’est pour enlever les restes de pisse, de merde et de vomi afin que le bateau reste propre, pas pour notre bien-être. Chaque jour, je m’affaiblis un peu plus. Les matelots m’ouvrent la bouche de force pour m’obliger à manger. Je n’en peux plus.
Nous sommes environ deux cents, entassés les uns contre les autres, serrés comme des sardines, sans pouvoir bouger. Nous sommes enchaînés les uns aux autres, compagnons dans l’horreur. Certains pleurent, d’autres essaient de mettre au point des plans de révolte. Mais se révolter pour quoi faire ? Nous sommes perdus au milieu de cette immensité d’eau. Quand ce cauchemar prendra-t-il fin ? Kounta
« Le 23 mars 1774 il s’est jeté […] à la mer 14 femmes noires toutes ensemble et dans le même temps, par un seul mouvement… Quelque diligence qu’on put faire, la mer étant extrêmement grosse et agitée, ventant avec tourmente, les requins en avaient déjà mangé plusieurs avant […] qu’on parvint cependant à pouvoir en sauver 7 »
Déclaration du capitaine Louis Mosnier, commandant le navire négrier « Le Soleil » en 1773-1774
Alyssia : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
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Lecture de la lettre d’un marin bruit de bateau, roulis …
« Ma chère Toinette,
Nous avons quitté le Sénégal avec trois cent soixante-dix esclaves. Avant de les faire monter à bord, nous les avons marqués au fer rouge. Au fer rouge ! Tu te rends compte ? Puis, nous les avons rasés pour éviter la propagation des maladies. Nous avons installé les femmes et les enfants dans le parc à esclaves à l’arrière du navire. Les pauvres femmes ! J’entends leurs cris lorsqu’elles tentent d’échapper aux matelots qui veulent profiter d’elles. Les hommes, eux, sont rangés en cuillère dans l’entrepont. Lorsque nous descendons leur donner à manger, une odeur horrible, mélange de vomis et d’excréments, nous brûle les narines. Nous entendons des gémissements, des râles. C’est terrible. Certains nous lancent des regards pleins de haine ; pour d’autres, je ne vois que du désespoir dans leurs yeux. En devenant marin, je voulais voyager et découvrir le monde. Ce que je découvre, c’est la cruauté des hommes. J’ai hâte de rentrer et de te retrouver ma chère Toinette. Ton mari qui t’aime »
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Lecture du témoignage d’une entrave
« Un matin, un marin m’a préparée : il m’a lavée à l’eau de mer et m’a fait reluire avec un chiffon… Je devais être portée par un noir.
Un autre marin m’a emmenée près d’un de ces nègres en train d’embarquer sur le navire. Il m’a attachée à lui. Cet homme avait une peau très douce… puis il est descendu dans l’entrepont, dans lequel nous nous trouvons à présent parmi les autres.
Je les vois dans la cale, affolés : ils n’arrêtent pas de crier. Ils ne comprennent pas ce qui leur arrive et ne peuvent pas discuter car ils parlent des langues différentes. Plus les jours passent, plus je commence à m’attacher à cet africain : j’essaie tant bien que mal de préserver sa cheville.
Il commence à faiblir à cause des mauvaises conditions de vie sur le bateau et surtout à cause des coups de fouet. Mon africain est entassé avec les autres en cuillère et n’arrive presque plus à respirer.
Mon Africain a manigancé quelque chose avec les autres pour essayer de se libérer à la prochaine montée sur le pont. Quand le jour se lèvera, aux premiers exercices de la journée, ils essaieront de se libérer. Le moment est proche.
Soudain, un noir lance l’assaut et tous les autres se jettent sur les marins, mais ces derniers sont sur leurs gardes et l’attaque de mon Africain ne sert à rien.
J’ai mal pour lui : il s’est fait fouetter et a beaucoup saigné.
Le capitaine Ledoux annonce aux marins que l’arrivée est pour bientôt.
Nous avons atteint les côtes de Saint Domingue. On me détache de mon Africain. Il descend du navire et part. Je pleure longtemps, mais je sais qu’au bout d’un certain temps je vais l’oublier… comme les autres !
« Du lundi au mardi, morts 4 nègres, l’un par maladie, et les autres s’étant laissé mourir de faim faute de vouloir manger »
Journal de bord de La Favorite, 26 novembre 1743
Yaël : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Troisième partie : la vente
Narrateur : Saint Domingue, Martinique, Ile bourbon … telle est la destination finale. Là, tel du bétail, les hommes, les femmes, les enfants sont échangés.
Lecture de la lettre d’un capitaine organisant la vente
Capitaine derrière un pupitre avec une plume, lit en écrivant. Lampe sur le pupitre.
« Cher Monsieur Clertant,
Nous sommes arrivés à Saint Domingue le samedi 15 janvier 1783. Nous avons tout de suite déchargé la cargaison que nous avons placée en quarantaine. Le chirurgien et les matelots se sont occupés des esclaves pour les rendre plus présentables. Ils ont soigné leurs plaies, huilés leurs corps pour rendre leur peau plus brillante, rasé leurs cheveux. Pendant ce temps la vente a été préparée. Elle a été annoncée dans la presse locale et des affiches ont été placardées dans toute la ville.
La vente s’est bien déroulée. Je vais pouvoir rentrer à Nantes les cales remplies de sucre, d’indigo, de rhum, de coton et de café. Il me faudra sans doute deux autres trajets pour rapporter l’intégralité de ce que nous a rapporté cette cargaison.
Au plaisir,
Capitaine Edmond Ledoux »
"Si, comme le disent les colons, on ne peut cultiver les Antilles qu'avec des esclaves, il faut renoncer aux Antilles. La raison d'utilité de la servitude pour la conservation des colonies est de la politique de brigands. Une chose criminelle ne doit pas être nécessaire. Périssent les colonies, plutôt qu'un principe."
Victor Schoelcher, 1842
Hakim : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Lecture de la lettre d’un esclave violon Meredith
«10 Février 1783, Port au Prince, Saint Domingue,
Kinta,
Nous sommes arrivés sur une nouvelle terre, mais c’est une terre peuplée d’hommes blancs, d’hommes aussi piquants que leurs paroles. Les matelots nous ont enduits d’huile de palme et apporté différents soins. Mais tout cela n’était qu’un simple maquillage de l’horreur que nous avions traversée. J’ai vite compris pourquoi soudainement notre apparence devenait importante.
En effet, les blancs ont organisé une grande vente. Des hommes sont entrés dans l’enclos où nous nous trouvions, ils nous ouvraient la bouche, nous palpaient, nous obligeaient à bouger. Puis les enchères ont débuté. On nous a fait monter sur des tonneaux et les blancs se disputaient pour nous avoir. Certaines mères ont été séparées de leurs enfants. Il y avait des cris, des pleurs, c’était affreux.
Mon tour est arrivé. Mon regard débordait de peur, j’étais terrorisé. Un homme au regard menaçant me fixait, j’ai compris à cet instant que je n’étais pour lui qu’une marchandise, échangeable contre une autre. C’est lui qui remporta l’enchère. Je l’ai suivi et suis monté dans sa charrette. Que va-t-il faire de moi ?
Kounta»
« La résistance à l'oppression est un droit naturel ; la Divinité même ne peut être offensée que nous discutions notre cause ; elle est celle de la justice et de l'humanité. Nous ne la souillerons pas par l'ombre même du crime ; oui, nous sommes résolus à nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais les agresseurs
; pour vous, restez dans vos foyers, ne craignez rien de notre part, nous jurons solennellement de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés, et d'employer tous nos moyens pour les faire respecter par tous.
Et toi, postérité, accorde une larme à nos malheurs, et nous mourrons satisfaits ! » Louis Delgrès, 10 mai 1802
Enora : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Quatrième partie : la plantation
Narrateur : Dans cette nouvelle contrée, les prêtres qui convertissent les Africains leur disent que blancs et noirs sont frères. Mais dès la sortie de l’église, c’est une toute autre réalité qui s’impose.
Lecture de la lettre d’un contre-maître qui évoque notamment le marronnage
« 5 mars 1783, Saint Domingue,
Cher Monsieur Bellevue,
J’espère que votre voyage en métropole se déroule au mieux. Nous, à la plantation, tout se passe bien. La récolte de la canne à sucre a été très abondante. Cependant, je dois vous faire savoir que trois esclaves se sont enfuis il y a quelques jours. Rassurez-vous, je suis parti à leur recherche avec des voisins et nous n’avons pas mis longtemps à les retrouver.
Sitôt ramenés à la plantation, je leur ai donné une solide correction. Comme cela est prévu par le Code noir, je leur ai fait couper les oreilles et les ai fait marquer d’une fleur de lys sur l’épaule. Il fallait les entendre crier ! J’espère que cela dissuadera vos autres nègres de tenter de s’enfuir à leur tour !
Lorsque vous serez de retour, il faudra envisager d’acheter de nouveaux esclaves car Simon n’avance plus très vite dans son travail depuis qu’il s’est écrasé la main avec la meule de la sucrerie et je crains que le dernier esclave que vous avez acheté nous cause des soucis car il n’est pas très docile.
Au plaisir de vous revoir sur notre belle île de Saint Domingue, Votre dévoué contremaître »
Lecture de la lettre d’un étranger visitant une plantation accompagnement violoncelle
Esther
« Mon cher père,
La famille et notre foyer me manquent. Loin de vous, à Saint Domingue, je découvre la peur et la terrible vie des esclaves. Chaque jour, je ressens de l’impuissance face à ces êtres horrifiés et loin de leur cher continent, l’Afrique. En les voyant, tous les jours châtiés, fouettés, je me demande quel homme, aussi dépourvu de sentiment humain qu’il soit, a pu imaginer un tel crime…
Nous, bons Français, nous nous enrichissons sur le malheureux sort d’hommes, de femmes et d’enfants. Vous n’imaginez pas les traitements indignes qu’ils supportent. Pensez un peu… Nous, qui avons tant d’affection pour nos enfants, n’accepterions pas que l’on nous les retire. Pourtant, des Français, pères, commettent chaque jour cet infâme délit … Et ces pauvres nègres, ces pauvres esclaves, qui finissent par obéir, tant ils n’ont aucune chance de s’en sortir !
Certains esclaves fuient, mais avec les chiens, ils sont vite retrouvés ! Alors, pour les punir, on leur coupe les oreilles. Si ces malheureux tentent de s’évader une deuxième fois et qu’ils sont rattrapés, on les ampute de la jambe. Vous vous rendez compte, père ? C’est à vous déchirer l’âme.
Hier, un esclave, un homme d’à peu près trente ans, a été tué devant sa femme et ses enfants. En effet, quand un esclave fuit pour la troisième fois, on le punit de mort. C’est le Code noir, ordonné par notre bon roi, qui autorise cela.
Dans les colonies françaises, les esclaves sont humiliés, rabaissés, écrasés moralement.
De ce que l’on m’a rapporté, une révolte se fait sentir à Saint Domingue. Déjà trois jours avant mon arrivée, une petite rébellion s’est produite : deux contremaîtres ont été tués.
Père, la culture des plantes tropicales ne se déroule pas comme nous l’avions imaginé. Ici, l’atmosphère est chargée de sueur, de crainte, d’effroi et d’épouvante. Père, je ne rentrerai pas dans deux semaines comme nous l’avions prévu. J’aimerais rester pour en apprendre plus afin qu’à mon retour je puisse dénoncer cet esclavage.
Père, désormais, je me proclamerai abolitionniste et je m’engage à tout mettre en œuvre pour faire cesser cet ignoble et révoltant commerce.
Je vous embrasse,
Guillaume, votre fils attentionné »
« Nous sommes Noirs, il est vrai, mais dites-nous, Messieurs, vous qui êtes si judicieux, quelle est cette loi qui dit que l’homme noir doit appartenir et être une propriété de l’homme blanc ? […] Placés sur terre comme vous, étant tous enfants d’un même père, créés sur une même image, nous sommes donc vos égaux en droits naturels… […] Voilà, Messieurs, la demande des hommes qui sont vos semblables et voilà leur dernière résolution et qu’ils sont résolus de vivre libres ou mourir. »
Biassou, Jean-François et Belair, chefs des insurgés de Saint-Domingue, 1792
Lorick : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Lecture d’un témoignage d’un objet
« A l’époque de la récolte de la canne à sucre, chaque matin, à l’aube, lorsque le jour est à peine levé, on me sort de l’entrepôt pour m’emmener au champ. Je sens alors la main noire qui me tient se resserrer sur moi avec force. Puis, pendant des heures, sous la chaleur écrasante ou sous la pluie tropicale, je fais des mouvements de va et vient, d’avant en arrière. Il en faut de la force à celui qui me tient pour couper toutes ces tiges de canne à sucre. Quand son rythme n’est pas assez rapide, j’entends le fouet siffler dans l’air. Alors, mon nègre me serre encore plus fort et coupe…coupe…
« Assez, frères, assez d'être esclaves ! Il est temps d'avoir notre cœur ! Il est temps de secouer la chaîne, de nous venger en hommes ! À la révolte ! C’est notre cri, notre dernier travail ! A la révolte !
Parcourons les ateliers ! Soulevons-les tous à la fois ! Eclatons comme un ouragan sur l’île ! […] Incendions ces champs tout fertilisés de nos douleurs ! » Louis Timagène Houat, La Réunion, 1844
Iloé : DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Lecture de la lettre d’un esclave violon Mérédith
« Kinta,
Je suis arrivé il y a maintenant deux mois sur cette île. Je travaille sur la plantation de la famille Bellevue. Tout de suite après m’avoir acheté, le maître m’a imposé un nouveau prénom, Joseph ! Ceci est très loin du prénom que m’ont donné mes parents ! Après cela, le maître m’a parlé de l’importance de sa religion. N’estelle pas aussi importante que la nôtre ? Un matin, tous les nouveaux esclaves ont été emmenés dans une église et chacun d’entre nous a été baptisé. Tous les dimanches nous devons aller prier à la messe. D’après le prêtre, nous sommes tous enfants d’Adam. Les blancs n’ont-ils pas une drôle de façon de traiter leur famille ?
Mais ne t’inquiète pas. Face à ça, nous nous défendons. Entre nous, nous parlons encore la langue de nos ancêtres et tard le soir, malgré la fatigue, certains d’entre nous se regroupent en cachette en continuent de prier selon nos coutumes.
Nous résistons ! Kounta
Reprise lecture d’un témoignage d’un objet
« Après une courte pause le travail reprend, je coupe…coupe… Parfois le travail est accompagné par les chants que les esclaves fredonnent pour se donner du courage. Le soir, au coucher du soleil, avant que les travailleurs fatigués rejoignent leurs cases, on me repose sur une étagère, à côté de toutes les autres machettes, jusqu’au lendemain matin.
Mais un soir, les nègres sont entrés dans l’entrepôt. Ils nous ont saisies avec force.
Ce n’était pas l’heure de la récolte, mais celle de la révolte ! »
« Frères et amis. Je suis Toussaint Louverture ; mon nom s’est peut-être fait connaître jusqu’à vous. J’ai entrepris la vengeance de ma race. Que veut que la liberté et l’égalité règnent à Saint Domingue. Je travaille à les faire exister. Unissez-vous, frères, et combattez avec moi pour la même cause. Déracinez avec moi l’arbre de l’esclavage »
Toussaint-Louverture, 29 août 1793
DEBOUT ! puis tous reprennent : DEBOUT !
Narrateur
« La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du xve siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité. »
Article 1er de la loi Taubira du 21 mai 2001
Le 23 mai, à l’occasion de la cérémonie officielle de commémoration de l’abolition de l’esclavage, qui s’est tenue place Antonin Poncet à Lyon, les élèves ont présenté un extrait du premier acte de la pièce de théâtre qu’ils ont eux-mêmes écrite.
Leur prestation a ouvert la cérémonie, offrant au public un moment fort, à la fois émouvant et engagé. À travers leur création théâtrale, musicale et chorégraphique les élèves ont su redonner vie à aux esclaves, en incarnant les récits, les douleurs, mais aussi les espoirs liés à l’histoire de l’esclavage.
Par leur voix, c’est la mémoire des esclaves qui a résonné, rappelant l’importance de transmettre, d’éduquer et de ne jamais oublier.








